« Sia o no cosi, azzurro »
« On dirait ton regard d’une vapeur couvert ;
Ton œil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert ?)
Alternativement tendre, rêveur, cruel,
Réfléchit l’indolence et la pâleur du ciel.
Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés,
Quand, agités d’un mal inconnu qui les tord,
Les nerfs trop éveillés raillent l’esprit qui dort.
Tu ressembles à ces beaux horizons
Qu’allument les soleils des brumeuses saisons…
Comme tu resplendis, paysage mouillé
Qu’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé ! »
« How small a though it takes to fill a whole life », « Qu’elle est petite, la pensée qui peut remplir toute une vie ! », cette phrase extraite de la pièce musicale « Proverb », composée en 1995 et crée en 1996 par Steve Reich est tirée d’un recueil des écrits de Wittgenstein, intitulé Culture and Value. Ce texte fut écrit en 1946. « Dans le paragraphe dont cette phrase est extraite, Wittgenstein poursuit : « Si tu veux aller en profondeur, tu n’as pas à voyager bien loin » .
Il peut être frappant de vouloir choisir un tel « qualificatif », si ténu pour l’œuvre de Morgane Tschiember, tant l’appétit, l’ambition, la gourmandise, l’ampleur de son œuvre semblent vouloir tout embrasser, tout parcourir et tout avaler.
Mais, si les véhicules que l’artiste utilise n’ont pas de limites de vitesse ou de puissance, les œuvres de Morgane Tschiember empruntant à tous les registres de la création, peinture, sculpture, photographie, vidéo, performance, édition, toutes les possibilités de taille et d’échelle, de l’unique au multiple, du petit au grand, de la simple feuille de papier à la sculpture monumentale, il n’en reste pas moins que le sens profond de son œuvre, lui, se fonde, à travers cette quête, et cette boulimie infinie, sur des principes simples et fragiles.
« Sur le parquet
le soleil
solidifie
ses pétales
cirés »
Morgane Tschiember appartient à une jeune génération d’artistes sans peurs, dont l’ambition claire est de conquérir le monde, mais le cœur de son travail rejoint celui de ses aînés dans la précision et la finesse de la recherche et dans la conviction de la simplicité de la perception, dans le désir évident et si complexe de saisir la simple présence de ce qui est.
L’artiste se plaît à dire qu’elle travaille sur « les qualités intrinsèques des matériaux » évoquant à la fois ceux qui constituent les éléments de ses pièces mais également les outils qui servent à les fabriquer, du simple crayon, à l’appareil photo, la palette, l’ordinateur ou les machines et les « process » industriels.
« presse
papier
de verre »
Finalement, elle travaille bien plutôt sur les « qualités intrinsèques de la perception » dans un exercice tout entier voué à la contemplation. Il n’en pas du tout anodin qu’elle choisisse les rythmes de la musique minimale et répétitive de Steve Reich pour exprimer la manière dont elle a conçu les entrecroisements de trames qui viennent se poser sur de grandes plaques de verre assurant la juste place à la méditation à l’intérieur de ce réseau, de ce tissu hypnotique qui vient ensuite léviter devant de grands aplats de couleurs.
« translucide
imparfaitement
transparent
translucidité
imparfaite
transparence »
S’il fallait définir le travail de Morgane Tschiember, il serait aisé de parler de rythmes et de couleurs, d’ivresse et de tourbillon. Car Morgane Tschiember est coloriste comme peu d’artistes dans l’histoire de l’art, comme Matisse ou Warhol au XXième siècle, comme Rubens ou Titien en d’autres temps. Chez elle, cette parfaite maîtrise sert une acuité particulière face au temps et à l’espace. Bien sûr il serait facile d’évoquer toute l’histoire de l’abstraction américaine, du post painternly aux dernières expériences minimales et conceptuelles, mais les rapprochements sont trop simples, voire simplistes. Ils existent, il n’en faut pas douter, mais ils sont plus prétexte ou voile à une expérience plus intense. Le travail de Morgane Tschiember ne se limite jamais à une révision formaliste ou froide de l’histoire de l’abstraction, ses racines appartiennent à d’autres univers. Et finalement il est peut-être plus sûr de penser que les enjeux sont bien plus précis et ciblés. La quête des grands espaces convoque tout aussi bien Olivier Mosset qu’Ed Ruscha, le sentiment de l’espace, les concetti spaziale de Lucio Fontana, les stridences vers l’infini convergent avec celles de Giovanni Anselmo ou dans un tout autre registre celles de Gary Hill.
« Je ne laisse pas un papier inédit excepté
quelques bribes imprimées »
- 978-2-916636-00-5 en est sans doute le plus parfait exemple. Ce livre, qui réunit, dans un travail dont la constitution est basée sur l’expérience des limites des capacités de l’appareil photo numérique face aux conditions extrêmes proposées par la lumière, une série de planches évoquant tout un catalogue de ciels, des cieux brouillés, est un point de départ ou d’arrivée, il est au « carrefour » de multiples pièces proposées par l’artiste.
D’un point de vue formel, on songe aux ciels d’Ed Ruscha, ou aux grands paysages que propose l’ouest américain, mais une fois encore les questions, les enjeux posés par ces postulats sont bien plus importants. Dans les conditions extrêmes, Morgane Tschiember rejoint ici Bill Viola, qui lui aussi, a utilisé les confins pour affiner les questionnements perceptifs : dans Hatsu Yume (First Dream) (1981), ceux de la lumière, de l’obscurité à l’éblouissement, dans Chott el-Djerid, A Portrait in Light and Heat (1979), ceux de la chaleur et de la froidure tournant dans le grand nord canadien ou le désert tunisien, cherchant les mirages, le point ou l’image, pourtant invisible, apparaît et se dédouble à la suite de phénomènes climatiques.
Ainsi surgit, dans le travail de Morgane Tschiember, la recherche de l’espace. Mais chez elle celle-ci se traduit à travers la couleur. On pourrait longuement évoquer les relations, les va-et-vient entre peinture et sculpture, les relations avec le travail de Donald Judd, les relations à l’architecture, comme Michael Heizer, qui, une fois Double Negative (1969) terminée, dira qu’il l’avait pensé comme une sculpture et qu’elle s’avère finalement être une architecture. Mais, pour Morgane Tschiember, à travers la couleur, c’est avec la peinture, qu’elle conquiert l’espace. On pense alors aux grandes compositions abstraites de Jef Verheyen, aux titres parfois si évocateurs, comme Urbino – L’espace idéal (1978), récemment exposé au Palazzo Fortuny à Venise ou au travail d’Ettore Spalletti, à tous ces bleus azurs qui viennent en pigments ou en aplats recouvrir sols, murs, toiles ou objets et sculptures.
Les notions d’œuvres d’art totales réapparaissent, ressurgissent à nouveau. Si Morgane Tschiember fait appel à tous les corps de métier, c’est d’un autre corporatisme dont il s’agit ici, un corporatisme spirituel, temporel et spatial. Il suffit de regarder les fresques de la vie de saint François qui couvrent les murs de la nef de l’église supérieure de la basilique Saint-François de la ville d’Assise en Ombrie (Italie) pour le comprendre. La peinture de Giotto assure une porosité totale entre le monde visible et le monde invisible, celui du rêve et celui de la réalité, la porosité est aussi grande entre le travail de la fresque en deux dimensions et le reste du bâtiment, l’église et tout ce qu’elle représente de l’architecture à la religiosité et la dévotion. L’œuvre se dévoile alors dans son entièreté. Elle n’est plus différentes touches de couleurs en un certain ordre agencé, elle n’est pas non plus architecture, ni chrétienté, elle est un concentré, un condensé, une osmose absolue, entre l’homme, l’espace et le temps.
« comme le poisson
dans l’océan
l’homme dans le temps. » (Kobayashi Issa (1763-1827))
Elle est petite, oui, la pensée qui peut remplir toute une vie. Elle se fixe dans un mince liseré, celui-là même qui transcende les œuvres ou les objets dans une nouvelle dimension qui échappe à la bi ou la tridimensionnalité, celui-là même qui fait que les œuvres de Morgane Tschiember ne figurent pas un simple dialogue entre de grandes compositions, musicales, tonales ou toniques et de grands murs peints, celui-là même qui fait qu’elles ne sont ni peintures, ni sculptures, ni installations, celui-là même qui fait qu’à travers une exploration minutieuse de l’ensemble des champs de l’abstraction, Morgane Tschiember atteint le champ élargi de l’art, celui-là même qui fait basculer le spectateur de la perception à la contemplation, celui-là même qui fait dire à Ettore Spalletti dans le titre de ses œuvres : « que ce soit ou non ainsi, c’est l’azur », « que ce soit ou non ainsi, c’est le rose », celui-là même qui enfin unit dans l’évidence de la représentation, le rouge, le jaune, le rose, le noir et le bleu, le tangible et l’intangible, le réel et l’imaginaire, le bruit, le rythme et le chaos, l’homme et le monde, le silence et le temps.
Et puis, « que ce soit ou non ainsi », c’est la vie.
Alexandre Rolla